Dwarf Fortress. Histoire de Jean Sombrepoet
par Camille Leherpeur
Dwarf Fortress. Histoire de Jean Somb...
par Camille Leherpeur

Dwarf Fortress. Histoire de Jean Sombrepoet

par Camille Leherpeur
le 8 juillet 2019
Article paru dans :
Immersion 1 : Espaces Virtuels
Image de couverture :
Dwarf Fortress, 2006-2020, Bay 12
Découvrez l'histoire de Jean Somprepoet et de sa quête pour accéder à la bibliothèque d'Archiapaisé.

En 2012, la reconnaissance institutionnelle du jeu vidéo comme un art a été amorcée par l’acquisition d’une série de jeux vidéo par le département d’architecture et de design du Musée d’Art Moderne (MoMA) de New York. Tetris, les Sims ou encore Myst allaient enfin être reconnus comme des oeuvres à part entière. Parmi ces jeux figurait également le moins connu Dwarf Fortress (DF). À l’époque je poursuivais des études d’art et j’étais particulièrement heureux de pouvoir enfin partager avec mes professeurs mes expériences autour de parties de DF. Ils étaient évidemment plutôt décontenancés de se retrouver face à un objet qui leur échappait complétement et auquel ils étaient forcés, grâce au MoMa, de prêter attention.

Diégèse et typographie

DF est de surcroît un jeu particulièrement complexe. Développé sans interruption depuis 2006 par deux frères, Tarn et Zach Adams, le jeu en est encore sa version alpha 0.44 appartient à un courant parallèle et indépendant du jeu vidéo. Imaginez qu’au lieu d’investir des sommes astronomiques dans des graphismes à couper le souffle, dans un illusionnisme toujours plus poussé, dans une monstration si troublante qu’elle nous donne le tournis, imaginez que les développeurs aient décidé d’investir tous leurs efforts dans une diégèse, et qu’au lieu de nous montrer ce monde ils aient préféré nous le raconter gratuitement.

La première étape d’une partie de DF, avant de pouvoir jouer à proprement parler, est donc la création procédurale de cette diégèse, c’est à dire la création de la géographie d’un monde avec ses montagnes et ses océans, ses nappes phréatiques, ses volcans, sa faune, sa flore, etc. Puis vient la génération des habitants du monde, leurs mythes, leurs histoires, leurs familles, leurs systèmes d’allégeances, leurs guerres, leurs trahisons, mais aussi leurs romances, leurs poèmes et leurs danses. Le joueur, en position démiurge, peut décider à tout moment de l’arrêt de la génération de ce monde. Une fois celle-ci arrêtée, trois modes de jeu s’offrent à lui. Le premier est le plus connu: il s’agit du mode forteresse, où le joueur devient l’esprit de la ruche, sorte d’être suprême désincarné qui décide de l’architecture et de l’organisation sociale d’une forteresse dont il choisit l’emplacement dans le monde. Le deuxième choix est celui du mode aventurier, où le joueur est amené à créer un personnage et à partir seul à l’aventure dans ce même monde. Enfin, le troisième choix est celui du mode légende qui permet d’accéder directement à toute l’histoire de ce dernier, sous la forme de textes et de cartes détaillées.

Jean dans la forêt (Dwarf Fortress, 2006-2020, Bay 12)

DF se présente de la façon la plus ascétique qui soit, le jeu étant entièrement composé à partir des 256 caractères alphanumériques de la table ASCII. Il se sert donc simplement de caractères comme « D », « , », ou encore « @ » pour représenter de terribles dragons, de simples brins d’herbe ou encore l’incarnation du joueur. Mais attention, il ne faut pas se laisser berner par la simplicité de la représentation, ce D est en fait constitué de griffes acérées, d’une gueule garnie de crocs pointus, de naseaux qui crachent du feu, et il se pourrait bien qu’il fasse fondre votre bouclier et qu’il vous transforme en torche humaine avant de vous déchirer le torse en vous arrachant les poumons et le coeur. C’est là un des intérêts principaux du jeu : son désamour total pour l’illusionnisme à vocation naturaliste des jeux AAA lui permet d’abstraire une quantité d’informations considérables. Par exemple, et malgré les apparences, il représente un espace en trois dimensions, composé de plans superposés (un écran de jeu correspond donc à une coupe horizontale sur un plan en trois dimension). Et malgré leur aspect typographique, il ne faut pas oublier que les créatures qui peuplent cet espace sont pour la plupart composées d’un squelette, d’un système sanguin, de muscles, de tendons et d’organes. Elles se trouvent aussi douées d’une âme et on pourrait dire qu’elles habitent dans ce monde simulé, mues par les sentiments qui les agitent. Cette quantité d’informations abstraites, non représentées visuellement, est si importante que le joueur, ne sachant plus faire la différence entre ce qui est simulé par le jeu et ce qui ne l’est pas, laisse libre cours à son imagination. Le jeu prend alors la forme d’un sorte de guide, dans un cadre diégétique suffisamment large pour permettre la création et la consignation de mythes et d’histoires cesse renouvelées par la création à chaque fois aléatoirement d’un nouveau monde avec ses milliers de nouveaux personnages, de nouveaux lieux, de nouveaux objets.

Le récit qui suit est l’exemple de l’un de ces mythes renouvelés. Il raconte la quête de Jean Sombrepoet, un homme-girafe, poète autodidacte vivant dans un village sans livres, et qui rêve d’accéder à la bibliothèque d’Archiapaisé afin de rendre hommage à sa divinité tutélaire: Mona la Prophète et Poétesse-Guerrière. L’histoire de Mona est celle d’un personnage dont j’ai joué l’histoire avant de jouer celle de Jean dans le même monde. J’ai choisi ici de romancer certains aspects de ma partie (notamment les descriptions) tout en restant fidèle aux mécaniques du jeu, à l’exception des combats que le jeu décrit de manière encore plus brutale que ce que j’ai restitué. Le choix de la fidélité dans cette restitution d’une partie de DF me permet de vous livrer une expérience la plus authentique possibles des possibilités qu’offre le jeu.

Jean à Mossras (Dwarf Fortress, 2006-2020, Bay 12)
Histoire de Jean Sombrepoet

Jean Sombrepoet était un homme-girafe. Il avait le cou long, tacheté et il arborait parfois fièrement les excroissances osseuses qui ornaient son crâne. Ce jour-là, il s’était réveillé au sommet d’un arbre dans les Forêts de la Faiblesse. Il était généralement déprimé et grincheux et la compagnie des elfes qui l’avaient recueilli et avec qui il vivait depuis longtemps commençait à l’ennuyer. C’est sûr, les elfes étaient sympathiques, ils écoutaient ses poèmes avec attention la plupart du temps, mais Jean n’était pas dupe : il savait que sa poésie était mauvaise. Après tout il était sans compétences particulières et il s’était consacré à la poésie sans vraiment savoir lire. Il n’y avait d’ailleurs pas de livres dans les clairières des elfes. Jean répétait les poèmes qu’il avait glanés auprès des voyageurs de passage dans la forêt. Son répertoire était relativement étoffé et il connaissait surtout les Prophéties de la Raison, un ensemble de poèmes sur le renoncement. Ainsi, du haut de son cou de deux mètres il répcitait à l’envie les strophes de “Mona, la Prophétie de la Poètesse-Guerrière”, ce qui, la plupart du temps, n’avait aucun effet sur ses interlocuteurs. Cela le rendait malheureux parce que l’histoire de ces strophes revêtait beaucoup d’importance à ces yeux.

Il avait si souvent entendu l’histoire de Mona étant petit qu’il s’était souvent endormi en pensant à elle. Mona était une poètesse-guerrière qui était partie en quête de la seule bibliothèque du monde, la bibliothèque d’Archiapaisé. L’histoire racontait qu’elle était morte à l’intérieur, écrasée dans les escaliers par une cohue de nains fuyant une insurrection. Mona était un modèle pour Jean, et il se prenait parfois à rêver de se rendre à son tour à la bibliothèque d’Archiapaisé.

Ce matin-là, alors qu’il était en proie au rêve de la bibliothèque, de ce lieu merveilleux où étaient conservés tous les recueils de poésie existants, il ne se sentait pas bien. Il avait encore fait le même cauchemar : Mona l’appelait dans les escaliers, et comme à chaque fois il ressentait un irrépressible besoin de partir loin de cette morne retraite elfe.  Il voulait former un groupe, un collectif de poètes, de danseurs et d’artistes avec qui il pourrait voyager, parcourir le monde, chanter, danser, rire, aimer et entrer en triomphe dans Archiapaisé. Mais rien de tout ça n’était possible dans cette forêt sinistre avec ces elfes amorphes.

Sa décision étant prise, il se leva, descendit de l’arbre sans un dire mot à personne et se mit en route vers l’ouest. Après avoir marché plusieurs heures dans la forêt, il réalisa soudain que dans sa précipitation il n’avait pris ni sac, ni gourde, et rien d’autre qu’un petit couteau. Il était déjà midi et il commençait à avoir faim.

Aidé par son cou géant de girafe, il aperçut un putois dans un arbre, monta aux branches et le poursuivit jusqu’à la cime. Il le tua là, d’un coup de couteau dans la tête si puissant qu’elle s’envola. Il découpa la viande du putois et la mangea crue. Il trouva ça bon. C’est donc en guenilles, mais repu, qu’il se dirigea vers le nord. Là-bas, pensait-il, il trouverait des villages humains où sa poésie aurait plus de succès que chez les elfes. Peut-être même y découvrirait-il des poètes susceptibles de le suivre.

dwarf fortress camille leherpeur
Jean et le putois (Dwarf Fortress, 2006-2020, Bay 12)

À la nuit tombée, il monta à nouveau dans un arbre pour y dormir. Les elfes l’avaient souvent mis en garde contre les croquemitaines qui surgissaient des cauchemars la nuit et il ne voulait pas risquer sa vie en restant au sol. Il s’endormit la peur au ventre, le cou lové dans son manteau. Le lendemain matin il se leva et, encore confus par un sommeil agité, il tomba de l’arbre. Dans la panique, il chercha à s’agripper aux branches. Heureusement, son manteau et sa robe de coton absorbèrent l’impact et lui épargnèrent de se casser une jambe. La perspective de voyager estropié lui avait traversé l’esprit et l’accablait maintenant d’angoisse.

Après une journée de marche prudente dans la forêt il arriva dans le premier village humain, Mousserâpe, et entra dans le petit palais où la maire Unbeh Cherchefoule résidait avec sa cour. Elle reçut Jean habillée avec une coiffe en peau de chat et des chaussons en cuir de chien. Jean, impressionné, se présenta et récita ses textes : les Prophéties de la Raison et surtout son passage préféré sur le renoncement de Mona la poète-guerrière. La maire accueillit poliment ces textes, mais Jean savait que sa diction laissait à désirer. Elle lui refusa le privilège d’intégrer le groupe d’artistes du village. Par dépit, il alla fouiller les sacs et les coffres qui traînaient dans le palais où il dénicha une gourde et un gros zircon. C’était déjà ça.

Il était de notoriété publique qu’un criminel habitait dans le palais et qu’il discutait parfois avec les gardes. L’homme-girafe, après l’avoir repéré, entama la conversation en entonnant l’histoire de Mona la poète-guerrière. Jean lui exposa son plan de réunir une troupe d’artistes dans l’espoir de suivre les traces de Mona la Prophète. Il se pencha et baissa sa tête au niveau du criminel : peut être souhaitait-il être le premier à rejoindre sa troupe? D’un haussement d’épaule, le criminel refusa et Jean le supplia en chantant ses louanges : mais rien n’y faisait, le criminel restait de marbre. Jean tourna alors son long cou en direction des gardes dans l’espoir que l’un d’eux partage son admiration pour Mona. Heureusement, un des archers du palais, convaincu par la perspective glorieuse de la découverte de la bibliothèque d’Archiapaisé, accepta de se joindre à son nouveau groupe d’artistes.

Jean et l’archer sortirent du palais de la maire en direction du village. Ils toquèrent aux portes des cahutes pour partager leur joie. Ils récitèrent leurs poèmes à l’emporte pièce sur la place du village, mais aucun des fermiers ne souhaitait se joindre à l’aventure. Seule la foi poussait l’homme-girafe à déclamer inlassablement sa poésie. Jusqu’au moment où, à la tombée de la nuit, une orfèvre vint leur dire à quel point elle trouvait leur entreprise merveilleuse : elle souhaitait les rejoindre! Jean était troublé : sa passion rassemblait enfin les gens. Ils partirent ensemble, en déclamant et en riant, se coucher dans les caves du palais de Mousserâpe. Ils y dormirent à même le sol, mais cela importait peu quand on était une bande de poètes heureux.

Le lendemain matin, la troupe se mit en route vers l’ouest où, selon la rumeur, se trouvait la bibliothèque Archiapaisée. Une fois en route, Jean se rendit compte que leurs réserves de viande de putois étaient à nouveau au plus bas et ils décidèrent d’un commun accord de se mettre en chasse aux alentours du village. Après quelques temps, ils trouvèrent un groupe de chameaux que Jean se mit à poursuivre, il en rattrapa un, et, après l’avoir poussé d’un coup de son puissant cou, il lui cassa les pattes avant. Après une brève lutte, Jean acheva la bête et la dépeça. Pour fêter la chasse, ils dégustèrent le cerveau du chameau et Jean récita un poème à propos de l’Évanouissement de l’Anarchie.

Jean et sa troupe (Dwarf Fortress, 2006-2020, Bay 12)

En cheminant en direction de l’ouest, la troupe de jean s’agrandit tant et si bien qu’il s’enticha de l’idée de visiter les tours gobelines. Peut-être y trouveraient-ils d’autres poètes ? La troupe étant maintenant constituée d’un couple d’humains, d’un couple d’elfes, d’un trio de nains et d’un homme-girafe. Ils se dirigèrent vers les tours. Elles s’élevaient au loin, hautes de plusieurs dizaines de mètres, sans fenêtres, surplombant un vaste territoire. En route, un des nains se noya dans une rivière. Lorsque la bande arriva au pied de la première tour, un garde gobelin intima à l’homme-girafe de décliner son identité. Il avait l’air paniqué de se trouver devant une troupe si nombreuse et hétéroclite. Jean, venu avec des intentions bienveillantes, déclina son identité. Malheureusement le garde céda à la panique et hurla à la troupe d’artistes de se rendre. Dans l’espoir de calmer la situation, Jean entonna son poème, l’Évanouissement de l’Anarchie, et pendant qu’il récitait, la troupe se rua sur le garde et le tua à coups de couteaux, en réservant le même sort à quelques villageois qui passaient par là.

Jean termina son poème à la fin du massacre, horrifié à l’idée que sa troupe se révèle être un groupe de brutes sanguinaires et de xénophobes. Après avoir fui les tours en direction de la forêt, il décida de dissoudre la bande. Il leur expliqua qu’il ne pouvait pas s’associer à des meurtriers pour rejoindre la bibliothèque d’Archiapaisé, que la poésie ne pouvait être source de pensées mortifères, et qu’ils se méprenaient dans la voie de Mona la Poètesse-Guerrière. Jean secouait la tête du haut de son cou, il restait persuadé que Mona était pacifiste et qu’elle ne combattait qu’avec les mots. Il chanta une dernière fois l’Évanouissement de l’Anarchie et s’en alla seul.

Jean erra vers le sud. Plus tard dans la journée, un groupe de gobelins le rattrapa. Comme à leur habitude ils lui ordonnèrent de décliner son identité, et Jean s’exécuta. Les gobelins le reconnurent alors et après un procès expéditif où ils l’accusèrent d’avoir dirigé la bande qui avait massacré leurs frères, ils lui firent souffrir le martyr, avant de lui écraser la tête et de fouler son cerveau du pied. Jean Sombrepoet était mort. Il n’avait même pas eu le temps d’entonner la première strophe de l’histoire de Mona la Poètesse-Guerrière.

La troupe dans la tour gobeline (Dwarf Fortress, 2006-2020, Bay 12)
Violence et poésie

Voilà, en somme, une des multiples histoires qu’offrent les diégèses de DF. Si je me suis attardé sur celle-ci plutôt qu’une autre, c’est parce qu’elle m’offrait l’opportunité, à mon sens assez unique, de jouer les liens entre violence et poésie. Après avoir pris connaissance des cours au collège de France d’Antoine Compagnon sur la littérature comme sport de combat, j’ai été troublé à l’idée que Jaurès, Gautier ou encore Homère pouvaient se considérer comme journaliste duelliste, écrivain escrimeur ou encore poète pugiliste. Mes parties de poète-guerriers dans DF, antérieures à cette prise de conscience, me sont alors revenues à l’esprit en prenant un sens nouveau. Bien qu’à l’époque je jouais des demi-dieux glorieux, qui récitaient leurs poèmes sur les cadavres de leurs innombrables ennemis, il me semblait plus opportun à présent de me libérer de cet ego-trip classique pour raconter l’histoire de Jean Sombrepoet, un homme-girafe médiocre mais idéaliste, rêvant l’accès à la culture et refusant la perspective de la plume comme d’une épée, en opposition avec sa bande de poètes mercenaires. L’histoire présente donc une forme de querelle au sein de la bande, opposant d’un côté Jean, qui conçoit la poésie et par extension la littérature comme une libération de la violence physique, de l’autre ce groupe de condottieri qui, associant la plume à l’épée, tuent sans état d’âme. Jean, mû par des idéaux pacifistes, se trouve alors contraint de dissoudre la bande et termine seul, proie facile qui finit assassinée par les gobelins qu’il avait pourtant cherché à rallier alors qu’il ne partageait pas leur vision du monde.

Camille Leherpeur